L’armée est censée être le bouclier de la République, non son maître. Pourtant, dans de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest et centrale, ce principe est mis à mal. Mali, Guinée, Burkina Faso, Niger, Gabon… en moins de quatre ans, plusieurs régimes civils ont été renversés par des militaires, installant ainsi une nouvelle ère de gouvernance sous uniforme.
Que doit être une armée dans une démocratie ?
L’armée est une force professionnelle, républicaine et apolitique, placée sous l’autorité du pouvoir civil élu. Son rôle est de :
- Défendre le territoire national,
- Assurer la sécurité des citoyens,
- Soutenir, en cas de besoin, les pouvoirs publics (catastrophes, urgences…).
Elle ne doit ni intervenir dans le débat politique, ni chercher à contrôler le pouvoir exécutif.
En France, la Constitution interdit toute implication politique des forces armées. Ce principe est partagé par la plupart des États démocratiques.
Pourquoi les militaires prennent-ils le pouvoir ?
1-Délégitimation du pouvoir civil
Quand les institutions civiles perdent leur légitimité, l’armée se positionne en sauveur. C’est ce qui s’est produit au Gabon, où le président Ali Bongo venait de s’autoproclamer réélu malgré de fortes contestations. Brice Oligui Nguema, chef de la garde républicaine devenu président de transition, a justifié le coup d’État par “la fraude électorale manifeste et l’irresponsabilité du régime”.
2-Crise sécuritaire incontrôlée
Dans le Mali, après des années d’attaques djihadistes dans le nord et le centre du pays, l’armée a renversé le président Ibrahim Boubacar Keïta en août 2020. Elle estimait que le régime avait échoué à protéger la population. Au Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré a pris le pouvoir en 2022 dans un contexte d’insécurité extrême, avec près de 40 % du territoire hors du contrôle de l’État.
3-Institutions faibles ou manipulées
Lorsque les parlements, les cours constitutionnelles et les commissions électorales sont inféodés au pouvoir, les citoyens n’ont plus confiance. Les militaires profitent de ce vide institutionnel.
En Guinée, le colonel Mamadi Doumbouya a justifié son coup d’État en 2021 par la volonté d’Alpha Condé de modifier la Constitution pour briguer un troisième mandat. Il affirmait :
“On ne peut confier la démocratie à un homme qui refuse l’alternance.”
4-Appui populaire temporaire
Beaucoup de coups d’État récents ont été accueillis favorablement par la population, lassée des dérives des civils. Des milliers de Guinéens sont descendus dans les rues pour saluer la prise de pouvoir militaire, criant : “Enfin, ça suffit !”. Mais ce soutien est souvent de courte durée, car les militaires finissent eux aussi par reproduire les mêmes erreurs ou à s’éterniser au pouvoir.
Mais à quel prix ?
Les régimes militaires s’accompagnent souvent de :
- suspension des libertés publiques (presse, syndicats, partis),
- repression des opposants,
- absence d’élections transparentes,
- et d’un isolement diplomatique.
Le Niger, après le coup d’État du 26 juillet 2023, a été suspendu de la CEDEAO, perdant ainsi l’accès à plusieurs milliards d’euros d’aide internationale.
Comment ramener l’armée dans les casernes ?
1-Renforcer les institutions civiles
Sans contre-pouvoirs solides, tout pouvoir devient absolu. Il faut donc :
- une justice indépendante,
- des élections crédibles,
- des médias libres.
- Là où la loi est faible, le fusil gouverne.
2-Redéfinir le rôle de l’armée
Par la formation, la sensibilisation, et des réformes profondes, les militaires doivent comprendre qu’ils sont les serviteurs de la République, non ses chefs. Dans des pays comme le Sénégal ou le Ghana, l’armée reste strictement en dehors du jeu politique, preuve que c’est possible.
3-Sanctions claires et cohérentes
Les coups d’État doivent être systématiquement condamnés et sanctionnés de manière uniforme, sans hypocrisie, même quand les régimes renversés sont impopulaires.
4-Impliquer la société civile
Les citoyens doivent défendre la démocratie au quotidien : exiger des comptes, dénoncer les abus, voter, s’informer.
“La démocratie n’est pas un don, c’est une conquête de tous les jours.”
– Joseph Ki-Zerbo
l’armée n’est pas une alternative politique
Aucun militaire, aussi patriote soit-il, ne peut bâtir à lui seul un État juste. L’histoire nous enseigne que les régimes militaires finissent souvent par s’éterniser, écraser la liberté, ou se transformer en dictatures. L’Afrique a besoin d’institutions solides, pas de messies en treillis. Il est temps de réaffirmer que la place de l’armée, c’est la caserne, et non le palais présidentiel.
