Par une série d’enquêtes de terrain, le Conflict Armament Research (CAR) révèle comment des munitions destinées aux armées nationales du Sahel finissent dans les mains des groupes salafistes djihadistes. Une dynamique inquiétante qui nourrit l’instabilité chronique dans la région. Le rapport de 27 pages (dont nous avons reçu copie) publié ce jour par Conflict Armament Research (CAR) révèle que près de la moitié des munitions récupérées auprès de ces groupes depuis 2019 proviennent directement des stocks étatiques, souvent capturés lors d’attaques. Cette dynamique nourrit une insécurité durable, malgré les efforts régionaux et internationaux. La sécurisation des arsenaux nationaux apparaît désormais comme une priorité absolue.
Le paradoxe explosif du Sahel central
Le Sahel central — comprenant le Burkina Faso, le Mali et le Niger — traverse depuis plus d’une décennie une crise sécuritaire majeure. Les coups d’État successifs, le retrait des forces internationales et la fragilité des États ont ouvert un boulevard aux groupes armés djihadistes liés à Al-Qaïda et à l’État islamique. Mais ce que révèle le rapport publié en novembre 2024 par Conflict Armament Research (CAR) est plus troublant encore : une partie importante de l’arsenal des groupes terroristes provient… des forces de sécurité elles-mêmes.
Selon les données de CAR, au moins 13 % des munitions récupérées dans le Sahel central entre 2015 et 2023 auprès des groupes salafistes djihadistes sont directement liées à des stocks étatiques détournés. Plus inquiétant encore : depuis 2019, cette proportion a bondi à 41 %.
Quand l’État devient involontairement fournisseur
Contrairement aux scénarios classiques de trafic organisé, les détournements constatés ne seraient pas le fruit de complicités internes massives. Ils résultent en grande partie d’attaques opportunistes, lors desquelles les insurgés récupèrent le matériel militaire saisi après des embuscades, des raids ou des attaques de bases isolées. Ainsi, les groupes salafistes djihadistes du Sahel ne survivent pas grâce à des réseaux internationaux sophistiqués, mais en capturant l’armement local, parfois quelques mois seulement après sa livraison officielle. Le rapport cite notamment une saisie au Burkina Faso en 2022 : des munitions fabriquées en 2020 en Serbie avaient été récupérées moins de deux ans après leur expédition. Cette situation est renforcée par la fragilité logistique des armées sahéliennes, souvent sous-équipées, dispersées et exposées aux attaques.
Cartographie d’une récupération méthodique
L’étude de CAR s’appuie sur plus de 115 000 cartouches documentées dans la région depuis 2015. Le rapport distingue deux zones principales d’opérations djihadistes :
- La zone des trois frontières (Burkina Faso, Mali, Niger), dominée par le GSIM (affilié à Al-Qaïda) et l’État islamique au Sahel.
- La région du lac Tchad (sud-est du Niger), théâtre d’action de Boko Haram (JAS) et de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (EIAO).
Les munitions récupérées montrent une nette préférence des groupes djihadistes pour des calibres militaires standards (7,62×39 mm pour les AK-47, 7,62×54 mm R pour les mitrailleuses, etc.), et non pour des calibres civils comme ceux des armes de chasse.
97 % des munitions saisies appartiennent à ces calibres militaires lourds.
Un accès croissant aux munitions récentes
Autre tendance alarmante mise en évidence : les groupes terroristes utilisent de plus en plus de munitions récentes. Un tiers des munitions saisies auprès d’eux a été fabriqué après 2010 — contre seulement 13 % pour les autres acteurs non étatiques de la région.
En 2019, lors de l’attaque contre le camp militaire de Mondoro (Mali), CAR a pu analyser des munitions produites en Bulgarie moins d’un an auparavant. Une rapidité de détournement qui témoigne de l’extrême vulnérabilité des flux logistiques militaires dans la région.
L’ombre du Nigeria
Le Nigeria, voisin immédiat du Sahel central, joue un rôle central dans ce phénomène.
Beaucoup de munitions récemment saisies au Niger, dans la région de Diffa, portent les marques de fabrication d’usines nigérianes publiques.
Or, selon les autorités nigérianes elles-mêmes, les forces armées du pays ont perdu à plusieurs reprises du matériel lors de combats contre Boko Haram et l’EIAO.
Cette porosité des stocks militaires du Nigeria alimente les conflits bien au-delà de ses frontières.
Quelle réponse possible ?
Conscient de cette situation, l’ONU a adopté en 2023 un Cadre mondial pour la gestion des munitions classiques, visant à renforcer la traçabilité et la sécurisation des stocks. Mais sur le terrain, la réalité reste très éloignée des normes internationales. Pour CAR, seule une refonte complète de la gestion des stocks militaires, accompagnée d’une meilleure protection des bases et des convois, pourra freiner l’hémorragie. En attendant, chaque embuscade réussie par un groupe armé ne leur fournit pas seulement des armes, mais aussi le carburant nécessaire pour poursuivre et amplifier leur guerre.